Alice Guy, la première femme cinéaste de l’histoire – Roman d’Emmanuelle Gaume – Éditions PLON – 2015.

Alice Guy biblio

Par Nicole Savey

Dans la suite du 71ème Festival de Cannes ou « les femmes ont été mises à l’honneur » selon le délégué général Thierry Frémeaux, mais où une seule depuis sa création, a été honorée de la palme d’or, Jane Campion en 1993, il m’a semblé intéressant de présenter Alice Guy (1873-1968), première femme à avoir réalisé des films, au sens actuel d’œuvres de fiction. 

Emmanuelle Gaume est productrice et féministe, elle n’a pas voulu faire une biographie historique, d’autant qu’Alice Guy avait déjà écrit son autobiographie publiée en 1976, chez Denoël Gonthier, mais raconter la vie de la cinéaste comme un roman. Et même si certaines scènes décrites n’ont sans doute jamais existées, cette forme littéraire rend la biographie d’Alice Guy plus touchante et la lecture de ce livre plus vivante que celle d’un ouvrage précis, daté et référencié. Ce qui ne veut pas dire qu’Emmanuelle Gaume n’a pas fait des recherches pour écrire ce roman, comme le montre la bibliographie conséquente et d’ailleurs … la vie d’Alice Guy est au moins en partie, un roman.

Enfant sans doute illégitime et fille biologique d’un Indien Mapuche, bien que née à St Mandé, Alice a été élevée jusqu’à 5 ans par sa grand-mère maternelle en Suisse. Puis, elle a passé le reste de son enfance et adolescence au Chili, ou son père avait une librairie et maison d’éditions, à Valparaiso. Mais avec sa mère, ses deux sœurs et son frère, Alice vivait dans une hacienda donc à la campagne et elle a appris très jeune, à monter à cheval.

Pour permettre à ses enfants de faire de bonnes études, son père a quitté le Chili et s’est installé à Paris sans sa femme, qu’il accusait d’adultère. Alice a fait ses études dans une institution religieuse puis a étudié la sténographie, c’était dans les années 1890, le tout début des professions féminines de secrétaires.

En 1894, elle a été engagée comme secrétaire par Léon Gaumont (1864-1946) l’un des inventeurs avec Louis (1864-1948) et Auguste (1862-1954) Lumière, des premiers appareils enregistreurs d’images en mouvement. Ce n’était pas encore ce que nous entendons par cinéma, c’était plutôt un divertissement populaire qu’une création artistique: on montrait au public dans les foires, des vues filmées de la réalité quotidienne.

 Alice Guy, a eu alors l’idée, pour mieux vendre les appareils aux forains, de créer des scènes fictives et de raconter des histoires au lieu de filmer des scènes réelles comme le faisaient les frères Lumière, inventeurs du documentaire.

 En 1896, elle a ainsi réalisé quelques années avant Georges Méliès (1861-1938) (inventeur des truquages, dont les studios étaient à Montreuil), le premier film de fiction : « La fée aux choux », puis a créé une centaine de films jusqu’en 1907, des courts métrages le plus souvent de 10, 15 minutes mais avec des dizaines d’acteurs, tournés dans les studios des Buttes Chaumont et parfois même en décors naturels, comme « Une vie de Jésus » , en forêt de Fontainebleau .

Alice, sensible à l’émancipation des femmes a réalisé dès 1906, « Les résultats du féminisme » ou les rôles sont inversés : les hommes faisant la cuisine et le ménage pendant que les femmes fument, lisent et discutent….

Elle a su aussi recruter des créateurs de valeur comme Louis Feuillade (1873-1925) qui a réalisé des films célèbres, comme la série des « Fantomas », par exemple.

Mais elle a dû s’imposer dans ce métier presque exclusivement masculin, par son autorité naturelle face à ses collègues qui supportaient mal la direction d’une femme et lutter contre harcèlement sexuel de certains.

Bien que très indépendante et peu favorable au mariage (surtout selon le code civil de l’époque) elle a épousé en 1907 Herbert Blaché, son collègue chez Gaumont, beau, jeune et … grand séducteur. On mesure le poids des préjugés de l’époque quand elle justifie les constantes infidélités de son mari par leur différence d’âge, elle a 9 ans de plus que lui…

Toujours en 1907, Gaumont voulant vendre ses appareils « Chronophones »aux Etats Unis, a envoyé H. Blaché à Cleveland et Alice suivant son mari, a arrêté son travail qui la passionnait.

Aux Etats Unis, après la naissance de sa fille Simone en 1908, elle a voulu reprendre la réalisation de films mais Gaumont n’a pas accepté, d’autant que la vente des « Chronophones » ne marchait pas, la concurrence avec le matériel d’Edison (1847-1931) autre inventeur du cinéma, étant très dure.

En 1910, Alice a donc décidé de créer sa propre compagnie de production, la « Solax » et elle s’est installée dans la banlieue de New York à Flushing car l’industrie du cinéma n’était pas encore implantée en Californie. Elle a réalisé en deux ans, de très nombreux films qui ont été des succès ce qui lui a permis de faire construire de grands studios modernes et une belle maison à Fort Lee dans le New Jersey, dès 1912.

Année où elle a donné naissance à son fils Reginald et comme le disait son mari : « 109 films et un deuxième bébé ». Le premier film de la « Solax » est « Poupée » où Alice faisait jouer une petite fille, elle a réalisé aussi des westerns comme « Une fille de Navago », des films de guerre comme « Presque un héros », un film sur la traite des blanches« Leurre »et des dizaines d’autres drames ou comédies , inspirés de romans ou imaginés par elle. La plupart de ces films sont des moyens métrages d’environ 45 minutes.

Alice a innové souvent, dans la façon de diriger les acteurs, par exemple : « Soyez naturels !» était sa constante exigence. Elle a osé faire jouer des acteurs noirs et a eu beaucoup d’intuition pour découvrir des talents. Elle a dirigé des actrices connues dont certaines sont devenues ses amies de cœur, comme Olga Petrova (1884-1977), ce qui la consolait un peu des infidélités de son mari.

Cependant, à partir de 1916 Alice a été confrontée à de sérieux problèmes financiers : H.Blaché avait mal géré la « Solax » et surtout, avait perdu énormément d’argent au casino. De plus, l’industrie du cinéma avait évolué, il fallait investir de plus en plus pour produire un film, le centre de production s’était déplacé vers la Californie et Hollywood s’était créé. H.Blaché l’a compris et ai parti pour Los Angeles, alors qu’Alice a refusé ne voulant pas se soumettre aux exigences des trusts de producteurs, pour garder son indépendance de création. Elle a tourné encore quelques films en 1917, 1918 dont un en Floride, mais ensuite elle a dû louer puis vendre ses studios. Peut-être a-t-elle eu raison de fuir Hollywood et le « star system » car il a « broyé » beaucoup de femmes, comme le prouve un film d’Alexandra Dean qui vient de sortir, sur la vie d’Hedy Lamaar, vedette de la Metro Goldwyn Mayer, arrivée d’Autriche aux Etats Unis, à la fin des années 30.

Alice Guy et Herbert Blaché ont divorcé en 1920, puis Alice a vendu tout ce qu’elle avait aux Etats Unis et est revenue en France, en 1922. Elle n’a jamais pu reprendre sa carrière cinématographique car le temps du cinéma dit « muet » était révolu, les techniques nouvelles du « parlant »demandant beaucoup plus de moyens, avaient chassé les femmes de la production et de la réalisation alors qu’elles étaient assez nombreuses à Hollywood, dans les années 1920.

Elle a pu tout de même donner des conférences, sur le cinéma, écrire et publier, en particulier des contes pour enfants. Très soutenue par sa fille Simone devenue diplomate, elle a cherché à retrouver ses films dont beaucoup avaient été perdus et à la fin de sa vie, elle est retournée aux Etats Unis.

Ce n’est que dans les années 1955 qu’elle a commencé à être reconnue comme la première femme cinéaste. Alors, à l’initiative de Louis Gaumont (fils de Léon) et d’Henri Langlois (1914-1977) un hommage lui a été rendu à la cinémathèque et la Légion d’Honneur, piètre consolation, lui a été remise en 1958. Plus récemment, Martin Scorsese a célébré : « une réalisatrice exceptionnelle, d’une sensibilité rare et au regard incroyablement poétique ».

Le livre d’Emmanuelle Gaume a le mérite non seulement de faire découvrir Alice Guy, pionnière du cinéma et féministe mais aussi de faire connaître les débuts du cinéma.