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QUELLE DATE ET QUELLE HISTOIRE POUR LE  » 8 MARS  » : ORIGINE ET ÉVOLUTION DE « LA JOURNÉE INTERNATIONALE DES FEMMES »

Par Nicole Savey

Mars 2018

Au début du 20ème siècle, le féminisme est important en Europe et aux Etats Unis, déjà, il est pluriel et représenté par différentes personnalités. Un premier courant est actif en France, des féministes revendiquant les droits civils et le droit de vote dans le cadre d’une réforme du système politique de démocratie parlementaire au pouvoir, comme Hubertine Auclert ou Marguerite Durand. L’autre courant moins actif en France, est celui des féministes anarchistes comme Louise Michel et surtout des socialistes -marxistes, comme Madeleine Pelletier par exemple, qui luttent pour une révolution changeant ce système qui doit « logiquement » accorder tous leurs droits aux femmes. Ces dernières sont liées à l’échelle internationale et elles organisent début août 1910 un congrès à Copenhague.

C’est à ce congrès que les déléguées du SPD, parti socialiste allemand, Clara Zetkin (1857-1933) et Rosa Luxembourg (1871- 1919), appartenant au groupe marxiste du parti, font voter l’instauration d’une « Journée Internationale des Femmes ». Clara Zetkin propose de fixer celle-ci au moment des fêtes de mai, le 1er mai étant depuis 1889, d’abord la Journée Internationale de Revendications des Travailleurs, avant d’être intitulée « La fête du travail ».

Lors du congrès de Copenhague, les déléguées décident aussi de créer partout dans le monde des groupes de femmes socialistes qui ne feront pas alliance avec les féministes jugées « bourgeoises» et hostiles à la révolution socialiste.

La première célébration de « La journée internationale des femmes » a lieu en Allemagne et en Autriche, un 19 mars 1911, date choisie par la direction (masculine) du SPD et voit défiler des milliers de femmes et d’hommes. En France, la première célébration a lieu le 15 mars 1914, elle est organisée par les femmes de la SFIO (Section Française de l’Internationale Ouvrière) dirigées par Louise Saumonneau pacifiste et hostile aux « féministes bourgeoises », même à celles qui sont pacifistes et socialistes comme Hélène Brion.

Puis de 1921 à 1950, seuls l’URSS et les partis communistes européens et après 1945, l’Europe de l’Est, l’Egypte, l’Algérie, Cuba, célèbrent cette journée … à la date du 8 mars. La référence choisie est vraisemblablement la grève des tisseuses de St Pétersbourg le 8 mars 1917, une des actions qui déclencha la première révolution russe, prémisse de la révolution d’octobre.

Dans les années 1950, le journal féminin du Parti Communiste Français « Antoinette »parle d’une grève des ouvrières new yorkaises un 8 mars 1857, mais aucune trace de grève ce jour là, d’autant que c’est un dimanche. Peut-être est-ce une confusion avec la première journée pour l’égalité des droits au travail et le droit de vote des femmes, décidée par le parti socialiste américain le 8 mars 1909, après la mort en mai 1908, de plus de 100 ouvrières grévistes dans l’incendie de l’atelier ou leur patron les avaient enfermées.

Jusqu’aux années 70 cette journée n’était pas officiellement célébrée en France mais en 1975 le gouvernement décrète la journée de LA FEMME à la date du 8 mars et la même année, l’ONU déclare une Année Internationale de LA FEMME … toujours à partir du 8 mars.

Les féministes critiquent d’abord l’intitulé : LA Femme, stéréotype masculin, dénoncent une seule journée dédiée car les problèmes des femmes sont oubliés le reste de l’année et elles font remarquer que le gouvernement de droite reprend une tradition du parti communiste. Quant à l’ONU, elles ironisent sur « l’année qui libère la femme, en attendant celle de l’homme, puis celle du chien, meilleur ami de l’homme »… Par la suite, la France en 1982, et l’ONU en 1977, ont confirmé la célébration de la « Journée Internationale des femmes », le 8 mars.

La célébration officielle se maintenant, les féministes d’abord très critiques, ont peu à peu utilisé cette journée ou les media les sollicitent, pour faire avancer leurs luttes et rendre visibles leurs combats. Elles organisent donc des manifestations militantes et festives, le 8 mars depuis ces années 75. En France, elles ont manifesté pour le droit à l’avortement et l’égalité au travail, contre le viol, les violences conjugales, les violences de guerre. Internationalistes, elles ont fait connaître et soutenu les luttes des femmes du monde entier, victimes des dictatures et des fondamentalismes sinon des conflits : Iraniennes, Algériennes, Afghanes, Congolaises etc.… et lancé le 8 mars 2000 la Marche Internationale des Femmes contre les violences et la pauvreté qui se poursuit depuis, célébrée tous les 5 ans.

Et comme le féminisme a toujours voulu du « Pain et des roses », slogan des ouvrières grévistes de Lawrence aux États Unis en 1912, devenu l’hymne des féministes américaines, le 8 mars est aussi une fête militante. D’ailleurs, en Italie ce n’est pas la journée mais la fête des femmes : « fiesta delle donne » avec pour emblème des brins de mimosas dont la couleur évoque la lumière et la chaleur à la fin de l’hiver. D’ailleurs, en région parisienne, souvent des bouquets de jonquilles jaunes aussi, décorent les salles de réunion et les manifestations sont toujours colorées par les banderoles des groupes et associations.

Cette année 2018, plusieurs syndicats appellent à une grève nationale pour l’égalité entre les femmes et les hommes, en accord avec de nombreuses associations féministes, c’est donc un peu un retour aux origines non pas de la date mais du sens du « 8 mars », journée de luttes des femmes.

A l’origine en 1910, il s’agissait bien de créer à l’échelle internationale, une solidarité féministe non seulement pour obtenir des droits mais pour changer toute la vie des femmes, partout dans le monde. En effet, l’appellation « Journée Internationale pour les droits des femmes » souvent employée aujourd’hui, est plutôt restrictive par rapport à « Journée Internationale des femmes » référence beaucoup plus ouverte et engagée, appelant à des luttes émancipatrices.

Ces luttes doivent se poursuivre maintenant, comme le dit l’appel unitaire des associations féministes, à la manifestation prévue ce 8 mars 2018, à Paris comme dans d’autres villes en France et dans d’autres pays du monde.

Mars 2018

Bibliographie : (Livres de la bibliothèque de la MdF-TC. de Montreuil)

  • Collectif « La Griffonne », 1970-1981, 12 ans de femmes au quotidien, 1981
  • Liliane Kandel et Françoise Picq, Le mythe des origines, Revue d’en Face No 12, 1982
  • Rosa Luxembourg, Lettres et tracts de Spartacus, Éditions Tête de Feuilles, 1972
  • Collectif, MLF Textes Premiers, Stock, 2009
  • Françoise Picq, Libération des femmes, les années mouvement, Seuil, 1993
  • Catherine Deudon, Un mouvement à soi, Syllepse, 2003
  • Martine Laroche et Michèle Larrouy, Mouvement de presse, ARCL, 2009