Flora Tristan, Le tour de France – Journal 1843-1844 – 2 Tomes – Introduction par Stéphane Michaud – Éditions François Maspéro/La Découverte – 1980.

« Une pionnière de la lutte contre les violences faites aux femmes »

Par Nicole Savey

« Le tour de France » dont le titre complet donné par Flora Tristan est « Etat actuel de la classe ouvrière sous l’aspect moral, intellectuel et matériel » n’a pu être publié pour la première fois, qu’en 1973 et à partir du texte et des notes de Jules L. Puech, qui avait recueilli le manuscrit donné par le fils d’une amie de Flora Tristan, alors qu’il faisait sa thèse d’histoire dans les années 1920. Dans cette première édition, Michel Collinet (enseignant de mathématiques, syndicaliste et militant marxiste) présentait en préface, la vie de Flora Tristan mais peu le texte lui-même. C’est pourquoi, Stéphane Michaud (professeur de littérature comparée et auteur aussi de la « Correspondance de Flora Tristan ») dans l’introduction à la nouvelle édition de 1980, présente ce journal intime mais en vue de l’écriture d’un livre et explique comment le manuscrit a dû être revu et corrigé (au moins pour l’orthographe) pour pouvoir être publié.

En effet, Flora Tristan (1803-1844) avait peu étudié, née à Paris elle avait perdu son père très jeune et sa mère avait eu peu de ressources pour l’élever elle et son frère. Douée pour le dessin, elle a travaillé chez un lithographe André Chazal qu’elle a épousé à 18 ans, en 1821. Elle a eu trois enfants et malgré sa mésentente avec son mari, elle n’a pu retrouver son indépendance car le divorce était illégal et André Chazal voulait la garde des enfants. Il était violent et a tenté de l’assassiner en 1838, mais elle en a été « délivrée » puisqu’il a été condamné alors à 20 ans de prison.

Auparavant, Flora Tristan avait déjà commencé à écrire et publier, en particulier « Nécessité de faire bon accueil aux femmes étrangères » en 1934. Depuis 1830, elle fréquentait les milieux saint simoniens, premiers socialistes qui étaient aussi féministes. Elle avait voyagé et raconté son séjour au Pérou, d’où son père était originaire et à Londres, dans » Promenades dans Londres » en 1937 et « Pérégrinations d’une paria » en 1938.

Devenue femmes de lettres connue, elle avait tenu un salon rue du Bac mais de plus en plus touchée par la misère des femmes et des ouvriers et convaincue d’avoir une « mission » à accomplir, elle écrivit en janvier 1843, un texte assez court sorte de programme pour donner les moyens aux opprimés de lutter en s’associant. Ce texte intitulé « L’union ouvrière », édité par souscription à laquelle des gens célèbres comme George Sand ou Victor Schoelcher participèrent, Flora Tristan était partie le diffuser dès septembre 1843. Ce « Tour de France » selon la tradition du compagnonnage s’est achevé en novembre 1844 lorsqu’elle mourut prématurément à Bordeaux. Ce sont donc les pages du journal qu’elle a tenu pendant ce périple qui ont été publiées, en quelque sorte un brouillon, que Flora Tristan aurait surement revu et modifié si elle en avait elle-même décidé la publication.

Le premier tome de février 1843 à juin 1844 commence par le récit des rencontres de Flora Tristan avec les ouvriers parisiens, ces premiers contacts ont été parfois difficiles, Agricol Perdiguier auteur du « Livre du compagnonnage », « ne comprend rien » selon Flora Tristan mais Gosset, forgeron auteur du « Projet de régénération du compagnonnage » est « très intelligent », même si sa femme est désagréable… Elle a obtenu néanmoins des recommandations pour rencontrer des groupes d’ouvriers en province. Il faut préciser qu’en ces années 1830, le capitalisme industriel se développait sans que les ouvriers n’aient d’autres possibilités de se regrouper que les structures traditionnelles du compagnonnage, les syndicats et la grève étant interdits.

Après une visite à Bordeaux en septembre 1843, décevante mais ou Flora Tristan a dit mettre au point sa méthode pour discuter avec les ouvriers, diffuser sa brochure et les convaincre de s’unir, elle est revenue à Paris. En janvier 1844, encouragée par les centaines de lettres d’ouvriers qu’elle avait reçues, elle a publié, toujours par souscription, la deuxième édition de l’Union Ouvrière.

D’avril à juin 1844, elle a parcouru la France d’Auxerre à Saint Etienne, en passant par Avallon et Semur, Dijon, Châlon sur Saône, Macon, Lyon et Roanne. L’accueil et les échanges sont meilleurs dans les plus grandes villes où les ouvriers sont mieux organisés, ont plus réfléchi à comment mener des luttes. En particulier à Lyon, ou les révoltes des « canuts », les ouvriers de la soierie, en 1831 et 1834 ont laissé une mémoire favorable et ou Flora Tristan a rencontré aussi de nombreuses ouvrières. Elle a même tenu une réunion ou: « Je leur démontrai que la politique entrait jusque dans leur pot-au-feu et elles comprirent fort bien. »

Le second tome de juin 1844 à septembre 1844 commence par le retour de Flora Tristan à Lyon, après avoir quitté Saint Etienne « réellement malade d’apporter des livres pour instruire le peuple, à un peuple qui ne sait pas même lire ». A Lyon donc, elle a été réconfortée de retrouver son amie lingère Eléonore Blanc, amie qui est venue l’assister dans ses derniers moments à Bordeaux quelques mois plus tard et dont le fils a transmis le manuscrit du journal à Jules L.Puech.

Elle a continué son tour de France par Avignon, Marseille, Toulon où elle a réussi à créer un groupe actif qui quelques années plus tard, a déclenché de grandes grèves à l’arsenal. A Nîmes : »ne s’est-il jamais connu dans le pays le plus barbare ! une atrocité plus révoltante qui se commet contre ces pauvres blanchisseuses…condamnées à passer leur vie le corps dans l’eau jusqu’à la ceinture et dans une eau qui est un poison chargée de potasse et de Javel ».

Ensuite, de Montpellier à Béziers, Carcassonne, Toulouse et Agen et comme elle l’avait fait dans les villes précédentes, Flora Tristan continue non seulement à rencontrer des ouvriers mais aussi des chefs d’entreprises, des ecclésiastiques et des aristocrates, avec des fortunes diverses, certains acceptant de lire « l’Union Ouvrière » et consentant quelques dons, d’autres franchement hostiles. Elle ne s’est privée pas de s’en moquer et de les critiquer d’ailleurs, comme certains ouvriers qu’elle a trouvé parfois « bêtes, ignorants ou outrecuidants ».

Il faut redire que ce journal était pour Flora Tristan, juste des notes rédigées rapidement dans l’émotion du moment, un brouillon pour le livre qu’elle aurait écrit ensuite. Mais justement, il nous livre avec surement plus de sincérité et de précision des informations et des réactions, qu’un ouvrage maîtrisé en vue d’une publication. Ce « Tour de France » prouve de toutes façons, que Flora Tristan en plus d’être une pionnière du syndicalisme et de la défense des droits des femmes est un pionnière du reportage journalistique. »